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Interview de S.E.M. SUN Shuzhong sur la coopération sino-marocaine par la magazine "Economie/Entreprise"
2014/06/20
Quelle idée vous faisiez-vous du Maroc avant votre mandant d'ambassadeur?
Je n'ai jamais connu le Maroc avant d'y être nommé ambassadeur. J'ai connu d'autres pays de l'Afrique tels que la Tunisie, le Nigéria, la Libye mais pas le Maroc. Mais après les quelques mois que j'ai passés ici, je peux dire que nous avons beaucoup de choses en commun et beaucoup de similitudes notamment au niveau de la culture, de la civilisation, du mode de vie, du thé bien sûr…A ce propos, on connaît très bien la route de la soie mais on omet d'évoquer qu'il y a plus de 2000 an, parallèlement à cette route, il y a avait également une route du thé. Celle-ci allait naturellement de Chine pour finir au Maroc. D'ailleurs, le pays est le premier importateur de thé vert au monde et est aussi grand consommateur de thé que la Chine.
 
Quels conseils donner au Maroc s'il veut atteindre le niveau de développement de la Chine aujourd'hui?
La Chine est aujourd'hui 2ème grande économie du monde. Mais il y a 30 ans elle était encore une économie planifiée. En 1978, nous avons entamé une profonde réforme politique et économique dont le maître mot était l'ouverture. Pour ce faire, plusieurs mesures ont été prises pour stimuler la croissance. A ce niveau, je peux citer la création de zones économiques spéciales afin d'attirer les investisseurs étrangers. Des zones dotées de statut particulier et offrant des avantages ciblés à l'adresse des IDE. Aussi, il a été question de créer un environnement juridique et réglementaire favorisant l'investissement et la croissance en réduisant et supprimant les droits de douane, en encourageant et facilitant le séjour des cadres étrangers, en mettant à disposition la main d'œuvre requise en nombre et en qualité, etc. En chinois, nous disons qu'il faut préparer un nid pour accueillir les oiseaux. C'est ce que nous avons fait pour attirer les investissements étrangers. Plus de 35 ans après, la Chine a nettement bien amélioré sa croissance et son développement économique tout en améliorant le bien être moyen de la population. Nous sommes aujourd'hui à un PIB par tête de 7.000 USD. Un revenu qui atteint les 10.000 dollars annuels sur la côté ouest.

Mais avec l'augmentation du niveau de vie, ne risquez-vous pas de perdre votre plus grand avantage comparatif qui est une main d'œuvre bon marché?
Il faut tout d'abord préciser que notre champ d'intervention couvre un spectre très large des activités économiques et industrielles où il y a bien sûr les produits utilisant intensivement une main d'œuvre non qualifiée. Mais il y a également des secteurs de technologie de pointe où nous comptons plusieurs leaders mondiaux. Pour ce qui est du coût de la main d'œuvre, le SMIG est d'environ 2.100 dirhams à Shangaï, c'est-à-dire quasi-similaire au SMIG marocain. Dans les régions intérieures et au centre, il est autour de 1800 dirhams.

Cela signifie que vous n'avez pas un SMIG unifié au niveau national?
Non. C'est libre selon le niveau de développement de chaque zone.

Mais ne pensez-vous pas que ces disparités régionales en termes de niveau de vie sont peuvent être le revers de la médaille de la course à la croissance de la Chine?
Il faut dire que nous avons le souci d'assurer un certain équilibre entre régions. Mais cela s'effectue par le biais des choix d'implantation des acteurs économiques eux-mêmes.

C'est-à-dire?
Cela signifie que lorsqu'une entreprise réalise que sa croissance est freinée par  la cherté des intrants au niveau d'une région, elle effectue naturellement un déplacement de son activité dans les régions, généralement à un stade de développement inférieur, où l'entreprise en question peut reproduire le même processus ayant contribué à sa croissance et à l'augmentation du niveau de vie de la première zone.

Vous faîtes jouer la concurrence entre régions donc et dupliquer le modèle de la globalisation au sein même du territoire chinois.
C'est cela en quelque sorte.
 
Après le franc succès de votre politique d'ouverture, ne pensez-vous pas qu'aujourd'hui la Chine est arrivée à un certain niveau de maturité qui l'obligerait à changer d'attitude par rapport au reste du monde?
En effet. A partir de 2010, nous avons adopté une nouvelle politique fondée sur la coopération internationale économique. Nous avons commencé par créer des zones de libre échange avec les pays du voisinage. Aujourd'hui, le concept prend plus de maturité et affiche une plus grande ambition. Il s'agit en fait de créer une ligne de coopération économique calquée sur l'ancienne route de la soie, reliant ainsi l'Asie, l'Europe et l'Afrique.
 
Vous êtes déjà acteur global de l'économie mondiale. En quoi ce nouveau concept est différent des pratiques actuelles?
Jusqu'aujourd'hui, il a davantage été question de commerce international et de division internationale du travail. Avec la coopération économique, c'est un rapport gagnant-gagnant que nous voulons développer vis-à-vis de nos partenaires.
 
Difficile de croire à ce type de rapport vu l'attitude généralement agressive et prédatrice du capital chinois!
Nous sommes dans une nouvelle logique je vous assure.
 
Il ne sera plus question de ramener votre propre maison d'œuvre ou de pratiquer du troc économique en offrant de l'infrastructure en contrepartie de l'accès privilégié aux ressources naturelles?
Absolument. La coopération économique que nous proposons consiste à s'inscrire dans les choix de développement du pays partenaire. Dans ce sens, il est tout à fait naturel d'intégrer les ressources humaines locales dans ce processus là et de veiller à une utilisation optimale des ressources naturelles au service de la croissance et du développement du pays en question.
 
Que gagnez-vous en contrepartie?
Nous avons intérêt à ce que nos partenaires soient forts et développés. C'est quelque chose inscrite dans notre culture et nous croyons profondément aux rapports gagnant-gagnant et au traitement d'égal à égal sans arrogance ou prétention quelle conque.
 
N'est-ce pas là une ambition non déclarée de peser plus significativement sur la politique internationale en s'assurant le maximum d'alliés?
Ce serait mentir que de dire que ce concept de coopération économique n'intègre pas une dimension géopolitique. Mais loin de nous l'idée de peser plus que notre poids réel sur la politique internationale. Je vous rappelle que nous sommes encore un pays émergent. Et c'est peut être là notre grand atout. Car, nous sommes très sensibles aux problématiques des pays en développement en Afrique ou ailleurs étant donné que sont des choses que nous avons vécues et vivons encore en Chine.
 
En quoi le Maroc peut être important pour vous dans cette nouvelle ambition politico-économique?
Le Maroc est dans une position géostratégique unique en tant que tremplin entre l'Europe et l'Afrique. Ce qui en fait un acteur incontournable pour qui voudrait adresser ces deux zones là.

Mais vous êtes déjà assez bien présents en Europe et en Afrique?
Oui mais le Maroc a un plus certain à apporter en termes de communication avec ces pays, de proximité culturelle et de relations historiques.
 
D'autres pays manifestent le même désir de conquête commune de l'Afrique avec notre pays. Qu'est ce que vous proposez de plus ou de différent?
Nous avons les capitaux. Nos réserves de changes s'élèvent à 4.000 milliards de dollars. Nous avons des produits et technologies compétitifs et nous apportons notre expérience en termes de développement économique. Et par-dessus tout cela, nous traitons d'égal à égal avec l'autre en total respect et estime, nous sommes ouverts à toutes les possibilités et sommes prêts à discuter de tout.
 
Que gagne le Maroc?
Nous sommes prêts à aider le Maroc dans son ambition de s'industrialiser dans le cadre du plan de développement 2014-2020. Dans cette perspective, il y a des secteurs qui connaissent une certaine surcapacité en Chine et que nous aurions intérêt à délocaliser au Maroc. Je pense en particulier à la sidérurgie, à l'électronique grand public, aux voitures, à la construction de bateaux, au ciment sans oublier les infrastructures.

Le Maroc a été le premier pays arabe et africain à reconnaître la Chine populaire. Pourquoi la coopération économique n'est pas au niveau de l'entente politique?
Il faut dire qu'il y a une méconnaissance mutuelle assez significative qui empêche le décollage des relations économiques, les IDE en particulier. Les Chinois confondent Morocco et Monaco, car les deux s'écrivent d'une façon quasi-identique en chinois. Aussi, il y a les barrières de l'éloignement géographique et de langues. Il faut reconnaître également que la Chine fait peur, vu son gigantisme économique, géographique et le nombre de sa population. C'est pourquoi, lorsque je rencontre les responsables politiques marocains, la première chose que je leur suggère c'est le développement des échanges touristiques comme préalable à une coopération économique plus profonde. Pour ce faire, il est nécessaire de faciliter les procédures pour ce qui concerne l'obtention des visas de groupe. Dans le même registre, il est également indispensable pour attirer des IDE d'améliorer le climat des affaires en simplifiant les procédures administratives et l'obtention des différents documents exigés. Je crois aussi qu'en plus des éléments cités il y a une certaine facilité des Marocains à travailler avec les européens vus l'histoire commune. Une facilité doublée dans des cas par un lobbying qui rend une percée chinoise très difficile.

Vous avez proposé la signature d'un ALE avec le Maroc. Sachant que notre balance commerciale bilatérale est déjà excessivement excédentaire en votre faveur, à quoi rime cette demande?
Permettez-moi d'abord de préciser que pour nos marchandises le marché marocain ne représente pas un intérêt exceptionnel. Avec une population de plus ou moins 30 millions, ce marché a la taille d'une grande ville en Chine. L'analyse fine des importations marocaines de Chine montre que contrairement à l'idée reçue plus de 50% sont des produits intermédiaires destinés à la transformation industrielle. Aujourd'hui, étant taxés, ces produits renchérissent le produit fini marocain. Donc, lorsque nous demandons un ALE avec le Maroc nous avons surtout à l'esprit la volonté de rendre plus compétitif le fabriqué localement.

Le Maroc est peut-être un petit marché pour vous mais il permet de desservir plusieurs centaines de millions de consommateurs en vertu d'ALE croisés!
En effet. Vous signataire de plus d'une quarantaine d'ALE avec des marchés aussi importants que l'Europe, les Etats Unis ou la Turquie. Cet élément est d'ailleurs l'un des atouts majeurs du Maroc. Si l'on additionne cet atout institutionnel à la compétitivité chinoise, nous pouvons réaliser des choses formidables ensemble.
 
Vous êtes souvent accusés d'utiliser des brevets internationaux de façon indue. Est-ce que cela ne risque pas de freiner vos exportations vers les pays développés bien qu'ils soient fabriqués au Maroc?
La question des brevets est quelque chose que revient régulièrement mais c'est comme vouloir cacher le soleil avec un tamis. Nous disposons d'un système de R&D aussi performant que celui des concurrents et c'est un fait indéniable. Mais pour répondre à votre question, je dirais que notre priorité est le marché africain.
 
l'Algérie, un marché où vous êtes plus présents, ne permet pas de réaliser cette ambition?
Je dirais que chaque marché à ses réalités. Et nous faisons un traitement spécifique pour chaque pays.
 
 
 
 
 
 
 
 
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